Les entrepreneurs qui nous demandent de l’aide ont presque tous la même question :
« Pourquoi on liquide mon entreprise alors que l’économie réelle aurait tout à y gagner si je mets en place un plan de redressement, que je sauve les emplois, et que je ne pèse pas sur les chiffres du chômage ? »
C’est une réaction logique… du point de vue de l’entrepreneur.
Mais pour comprendre ce qui se passe dans la vraie vie des procédures collectives, il faut regarder non pas les intentions individuelles, mais les incitations et la mécanique.
Le système fabrique un “entonnoir” vers la liquidation
D’abord, les chiffres publics donnent une indication dérangeante : la liquidation est statistiquement une issue dominante sur certains champs judiciaires documentés.
Selon la Référence statistique justice du ministère de la Justice (RSJ), pour les décisions d’ouverture de procédures collectives traitées par les chambres commerciales des tribunaux judiciaires (année 2022), la répartition observée est majoritairement orientée vers la liquidation (liquidation / redressement / sauvegarde).
Lecture factuelle : malgré l’existence d’outils orientés vers la continuité (dont la sauvegarde), l’entrée en procédure se traduit souvent par une trajectoire de liquidation.
Un “marché” très concentré : peu de mandataires, beaucoup de dossiers… et un stock qui s’empile
Autre réalité : les professions d’AJ/MJ sont numériquement restreintes.
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Au 1er janvier 2023 (RSJ 2023), on compte 302 mandataires judiciaires (pour 193 études) et 168 administrateurs judiciaires (pour 79 études).
Ce qui compte ici, ce n’est pas seulement le flux annuel : c’est l’effet de stock.
Une procédure ne dure pas 48 heures.
Même une liquidation “simple” peut durer des mois, parfois des années (vérification des créances, réalisation des actifs, contentieux, clôture, etc.). Résultat : chaque année, on ne gère pas seulement “les nouvelles procédures”, on gère aussi toutes celles qui restent ouvertes.
Donc, mécaniquement, on a :
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beaucoup d’ouvertures,
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un stock cumulatif,
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un nombre limité de praticiens,
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et une pression organisationnelle énorme.
Et sous pression, un système privilégie souvent ce qui est standardisable, prévisible, sécurisable.
Là où ça devient explosif : la structure de rémunération (tarifée) favorise ce qui est “sécurisé”
Le point le plus mal compris du public, c’est que la rémunération des mandataires (et administrateurs) est encadrée et tarifée, avec des “droits” liés à des actes et à des étapes procédurales.
Or, dans les faits :
La liquidation est une procédure “linéaire”
Elle déclenche une succession d’actes relativement codifiés :
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inventaires,
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réalisation/cession d’actifs,
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vérification de créances,
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répartitions,
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clôture (ou tentatives de clôture).
Plus c’est linéaire, plus c’est prévisible.
Et plus c’est prévisible, plus le professionnel peut sécuriser son temps, industrialiser ses process, et rationaliser ses coûts.
Le redressement / plan, c’est l’aléa permanent
Une restructuration, c’est :
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des négociations,
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des scénarios multiples,
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des “classes” (selon les dossiers),
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des contentieux possibles,
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des délais,
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des retournements,
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et parfois… un plan qui échoue et finit en liquidation quand même.
C’est plus long, plus incertain, plus conflictuel.
Et surtout : le temps passé “à tenter de sauver” n’est pas toujours rémunéré à hauteur du risque, du volume et de l’intensité réelle du travail.
Le résultat : ce n’est pas un problème “de personnes” — c’est un problème d’architecture
Je le dis clairement :
ça ne veut pas dire que “les mandataires veulent liquider”.
Beaucoup font leur travail avec sérieux.
Mais un système peut produire un résultat même si les individus, pris séparément, ont de bonnes intentions.
Quand :
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la liquidation est l’issue la plus fréquente,
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la charge est structurellement énorme,
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la rémunération est plus sécurisée sur des séquences standardisées,
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et la restructuration est aléatoire et coûteuse en temps,
alors la liquidation devient, objectivement, la trajectoire la plus “efficiente” pour le système, même quand elle est économiquement absurde pour le territoire.
Et l’angle mort final : le débiteur et les “petits” acteurs n’ont pas le temps de se défendre correctement
Dans une procédure multi-acteurs (banques, fournisseurs, repreneurs, AGS, organes de procédure, actionnaires, etc.), trouver un avocat spécialisé disponible, hors conflit, dans les délais… devient très difficile pour :
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salariés / CSE,
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petits fournisseurs,
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dirigeants personnellement exposés,
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repreneurs non institutionnels.
Et quand la défense n’arrive pas “à temps”, ce n’est pas un débat contradictoire : c’est une descente assistée.
La question n’est pas “qui a tort”, mais :
qu’est-ce qu’on récompense ? qu’est-ce qu’on finance ? qu’est-ce qu’on mesure ?
Tant que :
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la prévention sera mal financée,
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la restructuration restera plus risquée et moins sécurisée,
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et la liquidation restera la voie la plus simple à exécuter,
alors on continuera à confondre “traiter une défaillance” avec “éteindre une entreprise”.
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